Un voyage au cœur des textures et des couleur
Début avril, je posais mes valises en Tunisie. Pas vraiment pour me reposer — enfin, si, un peu — mais surtout pour regarder. Pour collecter. Pour laisser entrer.
Parce qu’un voyage pour une artiste, ce n’est pas tout à fait la même chose que pour quelqu’un d’autre. Mes yeux ne cherchent pas les monuments. Ils cherchent les murs écaillés, les épices entassées, les portes fatiguées par le soleil. Ils cherchent ce que la matière dit quand personne ne l’écoute.
Et la Tunisie, elle a beaucoup à dire.

Le marché : une palette vivante

Ma première vraie émotion arrive au marché. Pas dans les souvenirs, pas dans les boutiques pour touristes. Dans les étals de légumes, les pyramides de betteraves bordeaux, les carottes orangées, les salades vert tendre disposées avec une générosité qui m’arrête net.
Ces couleurs-là, je les connais. Ce sont exactement celles que je cherche sur ma palette. Ce bordeaux profond, ce vert un peu sale, ce rouge qui brûle — ce sont mes couleurs.
Les épices, encore plus. Des baquets entiers de paprika, de cumin, de safran. Des tonalités que je vais retrouver dans mon atelier dans les semaines qui suivent, sans même m’en rendre compte. C’est ça, l’inspiration. Elle s’infiltre. On ne la choisit pas vraiment.

Les portes : des toiles qui s’ignorent
La Médina de Tunis m’a offert quelque chose d’inattendu : des portes.
Des portes bleues, jaunes, patinées, craquelées, ornées de clous et de lunes et d’étoiles. Chaque porte raconte une histoire que je ne lirai jamais entièrement — et c’est peut-être pour ça qu’elles me fascinent autant.
La porte bleue ornée de croissants de lune — ce bleu intense sur la pierre beige. Ce contraste, cette texture du bois clouté, ce relief discret mais si présent. C’est exactement ce que je cherche à créer avec ma colle à carrelage.


La porte jaune en forme d’arche — géométrique, graphique, presque abstraite. Elle m’a arrêtée vingt minutes. Vingt minutes à regarder les formes, les proportions, le rapport entre le plein et le vide.
Et puis cette autre porte bleue, celle dont la peinture s’écaille sur un mur qui se désagrège. Là, j’ai vu une toile. Une vraie. Avec ses strates, ses couches de temps, ses cicatrices. Ce mur patiné est plus proche de mon travail que n’importe quelle surface neuve.
Carthage : la matière du temps
Le site de Carthage m’a donné une autre leçon.
Ces pierres millénaires, ces gradins de l’amphithéâtre creusés dans la roche, ces ocres et ces blancs cassés — c’est la matière du temps. Une matière qui a accepté les intempéries, la lumière, les hommes. Qui a gardé des traces de tout ça sans rien effacer.
C’est ce que j’essaie de faire dans mon travail. Accumuler. Laisser des traces. Ne pas lisser, ne pas perfectionner. Laisser les strates parler.

Les intérieurs : richesse des motifs

Les intérieurs : richesse des motifs
À l’intérieur des riads et des palais de la Médina, une explosion de motifs. Les carreaux de zellige — bleus, oranges, verts — composent des géométries infinies. Les plafonds de bois sculpté, les grilles de fer forgé, les tentures de laine aux couleurs primaires.
Tout ici est un langage visuel. Un langage que je comprends instinctivement, même sans en saisir tous les codes. C’est le langage de la répétition, du motif, de la couleur posée avec intention.
Le soir sur le port
Et puis il y a eu ce soir sur le port de Bizerte. Les lumières de la ville qui se reflètent dans l’eau immobile. Ce moment suspendu entre deux tons — le bleu du ciel qui vire au noir, l’or des lumières qui danse.
J’ai pris cette photo sans réfléchir. Et en la regardant ce soir-là, j’ai su que quelque chose de ce voyage allait se retrouver sur une toile. Pas une reproduction. Pas une copie. Mais une émotion. Un souvenir de couleur

Ce que la Tunisie m’a appris
Je rentre d’un voyage avec les yeux pleins et les mains impatientes. La Tunisie m’a rappelé quelque chose d’essentiel : l’inspiration ne vient pas de ce qui est beau. Elle vient de ce qui est vrai.
Un mur qui s’écaille est plus inspirant qu’une façade neuve. Une porte usée raconte plus qu’une porte vernie. Une épice entassée en vrac est plus généreuse qu’un objet soigneusement présenté.
C’est cette vérité-là que j’essaie de mettre dans mes toiles. La matière brute. L’accumulation. Le temps qui passe et qui laisse des traces.
La Tunisie me l’a confirmé, avec ses couleurs et ses textures et sa lumière particulière.
Merci à ce pays pour cette leçon silencieuse.


